novembre/décembre 2008
Une renaissance
: la Maison Dorée
132-134, cours Victor-Hugo, au-dessus
du magasin " Champion ", une façade étrange, peinte de motifs
colorés. Un petit air tarabiscoté, venu d'un autre siècle. Ce
fut la Maison Dorée, un grand magasin de meubles florissant.
Un magasin où l'on pouvait rêver : des chambres à coucher, des
salles à manger, des salons, avec leurs lourdes tentures de
velours, leurs tapis, leurs sièges rembourrés, sofas ou causeuses
; pompons et capitons, odeur de vernis et de cire. Une tentation...
L'immeuble construit aux temps des crinolines, en 1862, comporte
quatre étages, dont deux pour le magasin, avec une extraordinaire
façade.
Le temps a passé, il avait fait
son œuvre. On ne connaissait plus que le rez-de-chaussée : les
" Halles Lagrue " remplacées plus tard par le magasin " Champion
" s'y étaient installées en 1922. Personne ne regardait plus
la façade d'un immeuble grisâtre et d'allure assez pitoyable.

Depuis quelques années, on a reparlé
de lui. Il y a eu de gros travaux. Une invite à redécouvrir
un bâtiment négligé. Car la façade a été reconstituée telle
que ses concepteurs l'ont voulue à l'origine ; elle ne cache
rien d'une décoration exubérante, peinte en rouge et or. L'édifice
tire l'œil et ne manque pas d'allure. Une renaissance pour le
rêve de Jean Escalère, revu et corrigé version XXIe siècle.
Qui était Jean Escalère ? En 1862,
il était à la fois le propriétaire de l'immeuble et le patron
d'un grand magasin de meubles à la mode. Pater familias aussi
; sa femme, Jeanne Pouydebat, lui avait donné huit enfants :
quatre garçons et quatre filles. Tout ce monde habitait, très
à l'aise, au 3e étage. Sans doute était-il considéré comme un
petit notable dans le monde des commerçants de Bordeaux. Cette
position enviable était l'aboutissement de toute une histoire.
Vers 1813, deux frères, tailleurs d'habits de leur état, avaient
quitté Luz-Saint-Sauveur dans les Hautes-Pyrénées. Deux destinées
opposées. Jean-Marie, le cadet, toujours porté comme tailleur,
est décédé à 35 ans à Capian. Pierre Blaise, l'aîné, avait quelques
dons pour les affaires. C'est ainsi qu'il est devenu marchand
de meubles sur les Fossés-de-Ville (cours Victor-Hugo). Hasard
ou non, il avait fait le bon choix : dès 1822, le Pont de pierre,
tout neuf, drainait la clientèle des campagnes environnantes.
La famille Escalère restera fidèle à ce quartier remuant. Dès
1824, il s'était rendu acquéreur d'une maison sur l'emplacement
de ce qui sera plus tard la Maison Dorée, puis en 1837 d'une
autre maison mitoyenne. Il y tenait là un commerce, sans doute
prospère car il figure, à plusieurs reprises, dans les rubriques
d'acquéreurs de biens. En 1838, il a marié son fils Jean. Le
futur avait 20 ans, sa promise, 16.Par contrat de mariage, le
père associait son jeune fils à son commerce; il s'engageait
à le loger dans une chambre au premier étage de la maison qu'il
occupait. L'accord a duré jusqu'en 1852, année de son décès.
Il laissait un bon patrimoine et quelques dettes qui seront
partagés entre Christine et Jean, ses deux enfants. Jean Escalère
avait alors 35 ans. Quand il s'est marié, il se définissait
comme " tapissier ", sans doute avait-il été formé dans cet
état. Le rôle du tapissier était alors essentiel dans l'univers
du meuble. C'est lui qui choisissait les voilages, rideaux,
doubles rideaux, tentures, baldaquins, couvre-lits. La mode
était aux meubles capitonnés, juponnés, tendus, enrichis de
passementeries. Certainement ambitieux et actif, Jean Escalère
ne pouvait se contenter d'un commerce tel que le lui avait laissé
son père. Son héritage n'était qu'un point de départ. Il voyait
grand. Il fit démolir les deux maisons léguées, vétustes et
mal alignées. Il a acheté des immeubles sur les Fossés-de-Ville
et rue d'Aquitaine (cours Victor-Hugo et rue Sainte-Catherine).
Le tout formait un bel ensemble qu'il fallait ré-agencer. Il
a fallu emprunter et bien entendu rembourser.

C'est alors que Jean Escalère rencontra
Pierre Victor Miailhe, architecte. Rien n'a filtré de leurs
échanges et c'est dommage. Rencontre d'artistes ? P. V. Miailhe
participait d'un courant architectural qui puisait dans les
siècles précédents des motifs décoratifs. Sans doute ont-ils
travaillé ensemble dans un enthousiasme probablement partagé,
à assortir contenant et contenu. Enfin, vers 1862, Jean Escalère
a pu voir la réalisation de son rêve : un bel édifice, une façade
qui ne laissait pas indifférent, deux étages pour l'exposition
du mobilier " en tous bois et de tous styles, simples et riches
". Un bel écrin pour les goûts fastueux d'une époque qui ne
faisait pas dans le dépouillement.
Jean Escalère a quitté ce monde
en 1879, à 69 ans. Que laissait-il à sa veuve et à ses sept
enfants (il avait perdu son dernier fils en 1870) ? Un bon patrimoine
dans une succession passablement embrouillée. Il avait pris
des engagements vis-à-vis de certains de ses enfants qui se
trouvaient redevables dans la succession. Il n'avait pas fini
de payer la Maison Dorée. Plusieurs affaires immobilières, dont
une rue Mondenard, compliquaient le dossier. Peu importe, la
veuve Escalère bénéficiait de par les termes de son contrat
de mariage de l'usufruit et de la nue-propriété de la plupart
des biens acquis. Aussi les choses ont-elles pu rester en l'état
pendant quinze ans. Le commerce de meubles a été repris par
les deux fils aînés : François, dit Gustave et Jean, dit Eugène
qui ont formé après le décès de leur père une société commerciale.
Restait le dernier, Jean, marié quelques mois avant le décès
de son père avec une demoiselle Collineau ; son avenir semblait
se dissocier de celui de la Maison Dorée. Pas vraiment : en
1884, il a été déclaré en faillite. Pour l'aider, sa mère a
racheté la totalité de la nue-propriété de la Maison Dorée.
Elle restait seule propriétaire et usufruitière de l'immeuble.
Et ce jusqu'à son décès chez une de ses filles, à Joinville-le-Pont,
le 18 avril 1894.

C'est alors que s'est vraiment
posé le problème de la succession. Jean avait fait, à plusieurs
reprises, de mauvaises affaires, ce qui compliqua une situation
par ailleurs complexe. Après décision du tribunal d'instance
en date du 22 avril 1895, tous les immeubles ont été mis en
vente. Ceux qui formaient la Maison Dorée ont été adjugés à
Catherine Escalère et à Jeanne Blanche veuve Berger. Il semblerait
que cette dernière ait racheté par la suite la part de sa sœur.
Restait à régler le sort du magasin de meubles. Le bail commercial
a été prolongé au profit des deux frères Gustave et Jean. À
la fin de l'année 1895, ils se sont mariés. Pour l'un comme
pour l'autre, il s'agissait d'une régularisation. Ils avaient
l'un et l'autre des enfants. Pourquoi avoir tant attendu ? En
dépit de toutes ces péripéties, le commerce est resté associé
à la famille Escalère jusqu'en 1910. Il serait intéressant de
savoir si on rencontre encore à ce jour des marques de la maison
Escalère.
Monique LAMBERT
Centre généalogique du Sud-Ouest
Notes généalogiques
Pierre Blaise Escalère :
(Luz-Saint-Sauveur (65), 31.10.1788/Bordeaux (33), 09.02.1852),
fils de Bernard et Anne Gabarrou ; × Bordeaux 12.06.1838 à Sophie
Montaubric (24.09.1795/04.02.1831) d'où Jean (° 1818) qui suit
et Christine (° 1826).
Jean Escalère dit " Désir
" : (03.01.1818/05.11.1879), × Bordeaux (33), 29.12.1838) Jeanne
Pouydebat (11.10.1822/ Joinville-le-Pont (94), 18.06.1894) ;
d'où huit enfants :
1. Catherine : (25.03.1840/
Domont (95), 09/1919), célibataire.
2. Marie Nelly : (26.10.1841/après
1904), × 1866 Jacques Boverie, marchand de meubles à Paris.
3. François, dit " Gustave
" : (02.03.1844/06.05.1896), × Bordeaux (33), 4.12.1895 Antoinette
Hesse née en Suisse. Ils reconnaissent : Jeanne Émilie (° 1887)
et Jean Richard (° 1890).
4. Jean Eugène : (02.12.1847/1925
?), × Bordeaux 14.11.1895 Louise Paule Désarnaud. Ils reconnaissent
Pierre Édouard (° 1880).
5. Catherine Angèle : (25.07.1850/16.08.1887),
célibataire.
6. Jeanne Blanche : (24.12.1851/1904),
× 1869 à Georges Berger, officier (v. 1837/1892) ; d'où plusieurs
enfants.
7. Jean : (06.07.1853/1917
?), × Bordeaux (33), 04.07.1853 Françoise Collineau.
8. Étienne Édouard : (11.12.1854/22.07.1870).
Sources : Archives Municipales
de Bordeaux - Archives Départementales de la Gironde
Documentation :Laurent Chavier
- Crédits photographiques : BAUMANN (Max), Bordeaux,
vol. 2