novembre/décembre 2011
L'abbé Breuil, "pape de la
Préhistoire"
1877-1961
Henri Prosper Édouard Breuil naît
le 28 février 1877 à Mortain en Normandie, mais l'année suivante
son père, nommé procureur de la République à Clermont-de-l'Oise,
part s'y installer avec sa famille et c'est là que le futur
abbé va passer son enfance. La famille avait des attaches en
Picardie ; l'un de ses grands-oncles avait été l'ami de Boucher
de Perthes, pionnier français de la préhistoire. Enfant de santé
fragile, le jeune Henri entre en sixième comme interne à Senlis.
Il s'y montre plus intéressé par l'observation de la nature
que par la vie scolaire et ses résultats sont convenables, sans
plus. Mais toute sa vie, il conserva un vif intérêt pour les
sciences naturelles, la botanique et surtout l'entomologie,
et publie nombre de notes et articles sur des papillons ou des
coléoptères. Ses premiers contacts avec la préhistoire ont lieu
pendant les vacances. Il fait plusieurs séjours dans la Somme
au château de Bouillancourt-en-Séry, chez une tante dont le
mari était cousin de Geoffroy d'Ault du Mesnil, géologue et
archéologue. C'est avec ce dernier que Breuil commença un peu
plus tard à se familiariser avec les dépôts pléistocènes de
la Somme, riches en fossiles et en industries du Paléolithique
inférieur. Il avait rêvé d'être médecin ou missionnaire, mais
sa faible santé l'oblige à renoncer. Petit et malingre, il est
déjà voûté, des suites d'une chute dans un escalier pendant
sa tendre enfance.

Timbre émis pour le centenaire de sa naissance
En 1894, après son bac, sa santé
est si préoccupante que les médecins ordonnent une année de
repos. Durant cette année sabbatique, de juillet 1894 à la fin
septembre 1895, il observe avec délices la nature, court les
bois et les marais et prend quelques cours d'aquarelle qui lui
servirent plus tard. Ce doit être alors qu'il choisit sa voie
: il sera prêtre et homme de science. En octobre 1895, il entre
pour deux ans au petit séminaire d'Issy-les-Moulineaux, dépendant
de Saint-Sulpice de Paris. C'est là qu'un de ses maîtres, l'abbé
Guibert, l'encourage à l'étude des sciences naturelles et lui
enseigne, déjà, la théorie de l'évolution. Dans la vie et l'orientation
du futur abbé Breuil, son rôle va être capital. Il lui fait
lire les travaux de Gabriel de Mortillet sur la Préhistoire
et l'encourage à suivre son exemple : " il y a beaucoup à faire
en Préhistoire, vous devriez vous y attacher ". À Issy encore,
Breuil partage la chambre du futur chanoine Jean Bouyssonie,
originaire de Brive, qui en 1908 avec deux autres prêtres, son
frère Amédée et l'abbé Louis Bardon, découvrira les restes de
l'homme néandertalien de La Chapelle-aux-Saints, en Corrèze.
Toute leur longue vie, Bouyssonie et Breuil restèrent liés d'amitié.
Ces dernières années du XIXe siècle
marquent le début d'une période faste pour l'archéologie préhistorique.
En 1895, dans la grotte de la Mouthe, aux Eyzies, des gravures
sont aperçues dans une galerie que le propriétaire venait de
déblayer. Émile Rivière, consulté, les juge authentiques, mais
la découverte ne trouve guère d'écho. Breuil est chargé, un
peu plus tard, de reproduire ces gravures contre une modeste
rémunération. L'année suivante, dans la grotte de Pair-non-Pair
en Gironde, François Daleau voit apparaître sur la paroi des
figurations animales gravées, jusqu'alors masquées par les dépôts
préhistoriques qu'il avait fouillés les années précédentes.
On tient enfin la première preuve indiscutable de l'authenticité
de l'art paléolithique. En 1902, le congrès de l'Association
française pour l'Avancement des Sciences, à l'issue d'une visite
à la Mouthe, reconnaît enfin l'existence de l'art quaternaire,
mais il y aura encore bien des dénis, des critiques virulentes
et des disputes homériques avant que cet art trouve enfin sa
place dans le patrimoine de l'humanité. Au cours de l'été 1897,
Jean Bouyssonie invite son ami Breuil à Brive. Ce premier voyage
dans le Sud-Ouest lui fait découvrir Les Eyzies, où il rencontre
Denis Peyrony. Il visite ensuite les fouilles en cours à Pair-non-Pair,
à Brassempouy, au Mas d'Azil et la grotte de Gargas. Édouard
Piette, fouilleur entre autres de Brassempouy, l'invite dans
sa propriété de Rumigny dans les Ardennes et lui fait découvrir
les splendeurs de sa collection d'art mobilier paléolithique,
aujourd'hui exposée au Musée d'Archéologie Nationale. Pour le
compte de Piette - et moyennant finances - Breuil en dessine
une bonne partie et séjourne régulièrement à Rumigny jusqu'à
la mort de Piette en 1906.

Henri Breuil dans son cabinet de l'Institut
de paléontologie humaine à Paris © Jacques Boyer / Roger Voillet
En octobre 1897, Henri Breuil entre
pour trois ans au grand séminaire de Saint-Sulpice à Paris et
en même temps s'inscrit à la Faculté des Sciences. Les vacances
de ces années-là sont bien remplies. En 1898, un nouveau tour
de France le ramène aux Eyzies où il participe aux fouilles
de Cro-Magnon et de La Madeleine. En 1899, il passe en Angleterre
où il étudie les séries préhistoriques de provenance française
des collections de John Evans et du British Museum. En 1900,
il fouille à Sorde-L'Abbaye dans les Landes et à l'abri Dufour
en Corrèze. Ordonné prêtre la même année, que va-t-il devenir
? Être curé de paroisse ne le tente pas. Compréhensif, l'évêque
de Soissons lui accorde une dispense de quatre ans… tacitement
renouvelée pendant toute la longue vie de Breuil. Pendant ce
temps, il obtient en 1903 une licence ès sciences naturelles,
couronnement de son cursus universitaire puisque jamais il n'entreprit
de thèse de doctorat. Mais comment vivre quand on ne perçoit
aucun salaire ? C'est là que ses talents de dessinateur vont
lui être fort utiles. Dans ses voyages et ses visites sur les
chantiers de fouille, il a coutume d'emporter avec lui quelques
échantillons de ses dessins à la plume et de ses aquarelles,
deux domaines où il excelle. Un temps, il s'arrange pour subsister
et poursuivre ses recherches tout en restant, en quelque sorte,
en marge : prêtre sans paroisse, intellectuel sans poste officiel,
il voyage et travaille continuellement au gré d'invitations
et de missions diverses, on dirait aujourd'hui de vacations
ou de contrats précaires. Grâce à d'Ault du Mesnil, il est chargé
d'inventorier, classer et dessiner une série d'objets de l'âge
du Bronze du bassin de la Somme. Ce travail qu'il juge fastidieux
est publié en plusieurs livraisons entre 1900 et 1907 dans L'Anthropologie.
Totalisant 105 pages et 115 planches, modèle de sobriété et
de rigueur scientifique, cette œuvre de jeunesse ne mérite pas
le peu d'intérêt que lui accorde l'abbé. Son travail reste une
base documentaire irremplaçable, bon nombre de ces bronzes ayant
disparu lors des deux dernières guerres.
Entre temps, des découvertes capitales
ont marqué ce début du XXe siècle : en 1901, la même semaine
voit la découverte de deux sites prestigieux d'art préhistorique
: les grottes des Combarelles et de Font-de-Gaume, aux Eyzies.
Le nom de Breuil y reste attaché, comme à bien d'autres découvertes
qui vont suivre. Il passe de longues heures dans l'obscurité
des cavernes, déchiffrant et copiant au trait ou à l'aquarelle
les nombreux signes et figures gravés ou peints sur les parois.
En 1902, Émile Cartailhac, grand préhistorien toulousain, longtemps
sceptique à l'égard de l'art préhistorique, l'engage à reproduire
les figures polychromes de la grotte de Marsoulas, puis l'entraîne
en Espagne où l'authenticité des peintures de la caverne d'Altamira
est fortement contestée. L'un et l'autre ont peu d'argent. Breuil
consacre à l'expédition les 400 francs (or) qu'il a obtenus
de Piette pour ses dessins ; Cartailhac réussit à obtenir 500
francs de Salomon Reinach. La mission dura plusieurs semaines.
Dans des conditions difficiles, éclairé à la bougie et allongé
sur des sacs remplis de fougère (car l'admirable plafond aux
bisons est alors une voûte basse) l'abbé réalise quelques-uns
de ses plus beaux relevés de peintures pariétales, au pastel
et non à l'aquarelle car la grotte est trop humide. Plus question
ici de relevé direct sur un calque plaqué sur la paroi : la
couleur, écrira-t-il, est à l'état de bouillie. Le long dialogue
de l'abbé Breuil avec l'art paléolithique vient de s'engager.
Bien plus tard, il put écrire que dans l'obscurité, avec sa
lampe, déchiffrant et copiant, il a passé plus de 700 jours
de sa vie dans soixante-treize cavernes de Dordogne, des Pyrénées,
de Cantabrie, du Lot, du sud-est de la France, de Castille,
d'Andalousie et du sud de l'Italie. Parallèlement, un autre
dialogue vient aussi de s'amorcer : les relevés de Breuil sont
tombés sous les yeux du jeune Pablo Picasso ; saisi, il vient
lui aussi voir Altamira…

Pastel réalisé par l'Abbé Breuil à Altamira
(The Abbé Breuil préhistorian, Alan Houghton Brobroderick, Huchinson
of London 1963)
La bataille de l'art préhistorique
est encore loin d'être gagnée, mais déjà l'abbé entame un nouveau
combat. Si l'art préhistorique l'attire irrésistiblement, il
sait qu'on ne peut séparer l'art des grottes (ou des abris)
et les objets de pierre taillée, d'os ou de bois de renne, œuvre
probable des mêmes groupes humains. La fouille de gisements
stratifiés permet de reconstituer la chronologie relative de
ces objets ; c'est très rarement possible pour ce qu'on nomme
alors l'art des cavernes. L'une doit éclairer l'autre. Au petit
séminaire d'Issy, l'abbé Guibert suggérait à son jeune élève
de s'attaquer à la question. Cette même année 1902, à Périgueux,
dans un congrès scientifique, Breuil présente deux communications
très remarquées. L'une esquisse une chronologie stylistique
de l'art préhistorique. L'autre remet en cause la classification
du Paléolithique supérieur de G. de Mortillet. Henri Breuil
n'a que vingt-cinq ans. Déjà en première ligne dans les combats
autour de l'art préhistorique, il vient d'engager ce qu'on appellera
" la bataille de l'Aurignacien ". Il est difficile de résumer
en quelques lignes l'enjeu et les épisodes de cette bataille.
Dans le Paléolithique supérieur (Quaternaire récent), période
où les Néandertaliens sont remplacés en Europe par les Homo
sapiens, Mortillet n'avait d'abord reconnu que deux subdivisions
chronologiques : le Solutréen et le Magdalénien. Les fouilles
en cours - celles de Piette entre autres - révélaient une complexité
plus grande. On avait tenté de réintroduire l'Aurignacien -
d'après les fouilles du précurseur Lartet à Aurignac, en Haute-Garonne
- mais intercalé par erreur entre Solutréen et Magdalénien.
Le mérite de Breuil fut de le redéfinir et de le remettre à
sa vraie place, antérieure au Solutréen. En 1906, au congrès
international de Monaco, l'Aurignacien va être accepté comme
nouvelle subdivision du Paléolithique supérieur " à la suite
d'une communication de M. l'abbé Breuil, à qui l'on doit des
observations décisives sur la position stratigraphique et les
caractères de cette phase ancienne de l'époque du Renne ", comme
l'écrit alors Joseph Déchelette. Breuil vient de gagner la bataille
de l'Aurignacien. Elle aurait fait un mort, Girod, défenseur
obstiné de la classification de Mortillet et opposant violent
aux idées de Breuil, décédé subitement quelques mois plus tard.
Les subdivisions du Paléolithique supérieur que l'abbé publie
en 1912 est republié presque sans retouches en 1937. C'est,
au moins jusqu'aux années 60, la base de la classification des
industries de cette période.
La Providence devait veiller sur
le destin et la carrière de l'abbé Henri Breuil. En 1906 d'abord,
il obtient un poste de privat-docent à l'Université catholique
de Fribourg, en Suisse, pour enseigner la préhistoire et l'ethnologie.
Mais surtout, il va faire une rencontre décisive, celle d'Albert
Ier, prince de Monaco, avec qui Cartailhac le met en contact.
Ce prince intelligent, passionné de science, consacre ses loisirs
- et une partie de l'argent de la prospère industrie des jeux
de Monte Carlo - à l'océanographie d'abord, bientôt aussi à
la paléontologie humaine et à la préhistoire. Déjà, la fouille
des grottes de Grimaldi, sur les terres de la principauté, et
les sépultures d'hommes de Cro-Magnon qui y ont été découvertes
l'avaient sensibilisé à ces recherches. Il y a lui-même participé.
Les découvertes de grottes ornées achèvent de le convertir.
C'est grâce à lui que paraissent en couleur, en 1908, les images
tirées du " lourd carton de pastels " rapporté d'Altamira par
Breuil et Cartailhac. C'est encore à Monaco, avec l'aide des
fonds octroyés par le prince, que sont publiés par la suite,
en 1912, les magnifiques volumes sur l'art des grottes cantabriques.
Après la découverte de la caverne d'El Castillo en 1903, Breuil
a entrepris dans l'étonnant massif pyramidal du même nom, près
de Puente-Viesgo, des relevés dans de nouvelles cavités ornées
comme La Pasiega en 1911; d'autres suivirent. Certaines, comme
Altamira ou El Castillo, recèlent aussi des dépôts stratifiés,
remontant parfois à des périodes beaucoup plus anciennes de
la préhistoire. D'autres découvertes, toujours en Espagne, révèlent
un art schématique bien plus récent, exposé à la lumière du
jour dans des abris peu profonds. C'est encore Albert Ier qui
subventionne les travaux de l'équipe réunie autour de Breuil.
En 1909, le prince demande à l'abbé d'être son guide à Altamira.
Il a déjà mis sur pied le projet de création à Paris d'un organisme
consacré à la recherche sur les origines de l'Homme : c'est
l'Institut de Paléontologie Humaine. Officiellement créée en
1910, cette fondation monégasque ne dépend pas de l'administration
française. L'abbé y occupa la chaire d'Ethnologie préhistorique.
Moyennant deux conférences par semaine et l'encadrement de quelques
étudiants de son choix, il va disposer enfin d'un salaire, de
frais de mission, d'un bureau et d'un laboratoire.

Timbre émis en commun par la France et Monaco
pour le centenaire de l'Institut déssiné et gravé par Claude
Andreotto
L'Institut de Paléontologie Humaine
(IPH) devait ouvrir en 1914, mais la guerre va contrarier ces
plans. L'achèvement de l'immeuble construit pour l'abriter et
la mise en place des structures prévues pour son fonctionnement
doivent attendre l'année 1920. Cela n'arrête point l'abbé Breuil.
Les découvertes ne cessent de s'accumuler, et avec elles les
voyages et les travaux. Les publications se succèdent. Après
Font de Gaume en 1910, ce sont entre autres les cavernes cantabriques
en 1912, La Pasiega en 1913, La Pileta, dans le sud de l'Espagne
près de Malaga, en 1915. Et dans le même temps, on découvre
coup sur coup de nouvelles grottes ornées, et non des moindres
: en Ariège, Niaux en 1906, le Tuc d'Audoubert en 1912, les
Trois-Frères en 1916. Quand la guerre éclate, les ecclésiastiques
sont souvent intégrés dans le corps des infirmiers militaires.
L'abbé, âgé déjà de trente-sept ans, gagne le Sud-Ouest. Il
y passe quelque temps comme infirmier de la clinique psychiatrique
du Castel d'Andorthe que le Dr. Gaston Lalanne, inventeur de
la Vénus de Laussel, avait ouverte près de Bordeaux, une clinique.
En fait, Breuil ne s'occupe pas des malades de la clinique ;
il met à profit ce temps pour examiner les collections de préhistoire
du Dr. Lalanne, que son ami l'abbé Jean Bouyssonie va étudier
et dessiner par la suite. Il s'intéresse aussi à l'Azilien du
littoral nord-médocain de la collection G. Lalanne et à celui
du Bourdiou à Mios dont le Dr. Peyneau lui a soumis le mobilier.
De là, il passe en Espagne où l'attendent de nouvelles aventures.
Depuis son expédition de 1902 avec
Cartailhac, puis grâce aux subsides accordés par Albert Ier
de Monaco, l'abbé avait sillonné à cheval, à dos de mule ou
à pied, seul, avec des muletiers ou avec quelques amis ou collègues,
plusieurs régions d'Espagne encore reculées et sauvages, qu'il
parcourait armé d'un pistolet. Dormant dans des abris de fortune,
étables, simples huttes, ou profitant de l'hospitalité des presbytères
ou des couvents, nageant à peu près nu dans des torrents pour
se rafraîchir dans la chaleur torride, sa vie d'alors ressemble
plutôt à un roman picaresque qu'à une mission scientifique officielle.
Au début de la guerre de 1914, il parle l'espagnol populaire
et truculent appris de ses muletiers et se débrouille aussi
en anglais. C'est sans doute pour cela qu'il est incorporé dans
les services auxiliaires français, et affecté au bureau de l'attaché
naval de l'ambassade de France à Madrid. Principale mission
: servir de passeur pour les dépêches secrètes échangées entre
notre ambassade à Madrid et la base navale britannique de Gibraltar.
Depuis Algésiras, des espions allemands - dont le futur amiral
Canaris - surveillent les mouvements de la flotte des Alliés
et des navires des pays neutres. L'Allemagne compte sur les
réticences des Espagnols, et du roi d'Espagne lui-même, vis-à-vis
de la France (à cause de l'invasion des armées de Napoléon)
et de l'Angleterre (à cause de l'occupation de Gibraltar). Les
services alliés du contre-espionnage se heurtent donc à une
certaine résistance, active ou passive. Lors de ses allers et
retours entre Madrid et Gibraltar, l'abbé Breuil en mission
trouve encore le moyen de prospecter. L'été 1917, déguisé en
matelot, il observe du pont d'une felouque la côte méditerranéenne,
d'Ibiza à Denia et Calpe, fouillant du regard les nombreuses
grottes qui s'ouvrent dans les falaises littorales. Muni de
son passeport diplomatique, il tente sans succès d'explorer
les cavités du rocher de Gibraltar où aucune recherche n'avait
été entreprise depuis la découverte d'un crâne néandertalien
en 1848. Il y reprit des fouilles dès la fin de la guerre sans
mettre au jour de nouveau fossile humain, mais c'est à son instigation
que son élève Dorothy Garrod y découvrit plus tard un second
crâne d'homme de Néandertal.
À partir de 1920 et de sa prise
de fonction à l'IPH, l'abbé Breuil est assailli par de nouvelles
questions, cette fois sur les périodes anciennes de l'histoire
de l'humanité. Le directeur de l'Institut, Marcellin Boule,
est aussi titulaire de la chaire de Paléontologie humaine au
Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris. Les deux hommes
ne s'entendent guère, mais peut-être les orientations données
par Boule aux travaux de l'institut ramènent-elles sur ces questions
l'attention de Breuil. De toutes façons, depuis ses premières
prospections avec d'Ault du Mesnil dans les ballastières de
la Somme, l'abbé n'avait pas cessé de s'y intéresser. En 1904,
à Amiens, il avait connu Victor Commont, dont les observations
allaient à l'encontre de la chronologie trop courte proposée
par Boule pour ces dépôts, et de sa classification des vieilles
industries qu'on y récoltait, les bifaces en particulier. Pour
Breuil, un nouveau champ de recherche s'ouvre. Avant de construire
une nouvelle chronologie, il faut d'abord, comme l'ont fait
les naturalistes pour les plantes ou les insectes, établir un
classement taxinomique des outils, décrire et hiérarchiser leurs
caractères, déterminer lesquels sont régulièrement associés
et lesquels s'excluent. L'abbé observe et décrit ; ses dessins
rapides, mais précis, illustrent le classement typologique proposé.
Toutefois, comme il ne s'agit pas d'objets naturels, mais faits
de la main de l'homme préhistorique, la typologie ne suffit
pas. L'analyse technologique doit intervenir pour tenter d'en
retracer les étapes de fabrication et de reconstituer les schémas
mentaux et moteurs mis en jeu dans cette suite d'opérations
coordonnées. Par ailleurs, la préhistoire, partie intégrante
de l'histoire de l'humanité - même si elle se définit comme
une histoire sans textes - ne peut évacuer la dimension temporelle,
consubstantielle à toute histoire. La première moitié du XXe
siècle ne dispose pas encore de méthodes physiques de datation.
Force est donc d'établir des corrélations, les plus précises
possibles, entre les fossiles humains et leurs industries, d'une
part, et des phénomènes géologiques à grande échelle : glaciations,
déglaciations, interglaciaires, stades, interstadiaires, hauts
et bas niveaux marins, d'autre part. L'abbé Breuil part à la
recherche des dépôts pléistocènes susceptibles de recéler des
vestiges d'industries et des restes osseux du Paléolithique
ancien. Il ira les traquer un peu partout, de l'Europe à l'Afrique
du Sud et à l'Extrême-Orient.

L'abbé Breuil à Choukoutien avec le Dr Pei
inventeur du Sinanthrope (The Abbé Breuil préhistorian, Alan
Houghton Brobroderick, Huchinson of London 1963)
Depuis très longtemps, la préhistoire
de l'Afrique l'attirait. Sa première visite en Afrique du Sud
a lieu en 1925, à l'invitation du général Hertzog, premier ministre.
Sa mission, financée par la France et l'IPH, dure trois mois,
avec un programme chargé. Il parcourt plus d'un millier de kilomètres,
examine des collections d'industries archaïques sur galets et
parcourt plusieurs vallées à la recherche de dépôts très anciens.
En partant, il remet au général Hertzog un rapport soulignant
l'importance de l'Afrique du Sud pour la préhistoire et préconisant
la création d'un organisme de recherche dans le pays, ce qui
est fait quelques années plus tard. Il rapporte aussi près de
quatre tonnes de " cailloux " à étudier, à la fureur de Marcellin
Boule qui refuse de les recevoir à l'IPH (hébergés un temps
au Muséum, ils seront déposés plus tard au Musée de l'Homme).
En 1929, une chaire de Préhistoire se crée au Collège de France
; c'est bien entendu l'abbé Breuil qui l'obtient. Il l'occupa
assez peu cependant, emporté par cette fièvre de recherches
qui l'anime depuis ses débuts.
En Chine, près de Pékin, à Choukoutien,
le Dr. Pei vient de découvrir en 1928 les restes fossiles d'un
très ancien représentant de la lignée humaine, le Sinanthrope.
Un élève français de Marcellin Boule se trouve alors en Chine.
Il devient plus tard célèbre : il s'appelle Pierre Teilhard
de Chardin. Géologue et paléontologiste, Teilhard se trouve
alors en Chine où il étudie le Paléolithique ancien. À vrai
dire, ce père jésuite inquiète ses supérieurs par les idées
philosophiques qu'il a commencé à exposer au public. On a jugé
préférable de l'éloigner, en lui interdisant d'enseigner et
de publier sur tout sujet sortant des strictes limites de la
science. Les liens des Jésuites avec la Chine remontent au moins
au XVIe siècle. Ils ont eu de l'influence à la cour impériale
et joué un rôle majeur dans la transmission des innovations
techniques et des idées occidentales. Ils se sont beaucoup investis
pour tenter de convertir les Chinois au catholicisme. Teilhard
est pessimiste sur les chances d'y parvenir. Il n'apprécie guère
la mentalité chinoise, trop terre-à-terre à ses yeux. Plus généralement,
la Chine, ses paysages, ses maisons et ses habitants semblent
l'ennuyer prodigieusement. L'abbé Breuil en revanche apprécie
les Chinois, leur cuisine, leur bon sens et aussi leur art.
Il se constitue une petite collection de jades, de porcelaines
et de peintures ; de retour à Paris, il les fait volontiers
admirer à ses visiteurs.
Aussi différents par leur physique
(don Quichotte et Sancho Pança, raillaient certains de leurs
contemporains) que par leur attitude à l'égard de la doctrine
et des autorités religieuses, Breuil et Teilhard ont-ils échangé
des idées sur ce grave sujet ? Rien en tout cas n'en a filtré
au dehors. Interrogé un jour sur ce qu'il pensait des idées
de Teilhard de Chardin, l'abbé, toujours prudent dans ses propos
et ses écrits en matière de religion, répondit à peu près ceci
: " il est jésuite, et moi prêtre séculier ; ce n'est pas pareil.
Pour moi, religion et science sont deux choses distinctes et
séparées. Elles sont parallèles. Elles ne se touchent pas. "
Cette volonté affirmée de l'abbé Breuil de ne pas mélanger la
foi avec la connaissance scientifique ne semble pas inspirée
par le seul souci d'éviter des problèmes avec les autorités
religieuses. C'est une règle de conduite avec laquelle il n'a
jamais transigé, d'un bout à l'autre de sa vie. En tant que
prêtre, même si sa vie bien remplie laissait peu de place aux
dévotions, on l'a vu dire la messe (en particulier en Afrique
du Sud, en plein bush, spontanément, à l'annonce de la mort
du maréchal Smuts). Il a marié quelques amis, baptisé des enfants,
dit les dernières prières près du lit de mort du père du directeur
du Musée de l'Homme. Pendant la deuxième guerre mondiale, il
a même prononcé des sermons sur Jeanne d'Arc. Mais avec cela,
ni intolérance, ni prosélytisme. À quelqu'un qui trouvait extraordinaire
qu'il n'ait pas converti au catholicisme celle qui fut sa fidèle
secrétaire et collaboratrice pendant près de trente-cinq ans,
Miss Mary Elizabeth Boyle, elle avait répondu : Mais pourquoi?
Moi non plus je ne l'ai pas converti au protestantisme ! Proclamé
" pape de la préhistoire " mais demeuré simple abbé, Breuil
ne pouvait manquer de s'interroger sur le rôle éventuel de la
religion dans les comportements et l'art des hommes préhistoriques.
Son attitude est celle d'un ethnologue, et non d'un ministre
du culte. Il ne professe pas, comme d'autres, la théorie d'un
monothéisme primitif. Il cherche dans les témoignages des ethnologues
des comparaisons possibles pour certaines figurations d'humanoïdes
masqués et travestis, ou pour les scènes - rares dans l'art
paléolithique - comme celle du puits de Lascaux ou le panneau
de la grotte des Trois-Frères, avec le " sorcier " musicien
autour duquel les animaux semblent s'être assemblés. Il invoque
les techniques d'approche, les rites de chasse, les cérémonies
secrètes, pratiques largement répandues chez les peuples chasseurs.
Il rapproche le traitement de certains restes humains préhistoriques,
en particulier des crânes isolés et privés de leur mandibule,
du culte des crânes observé dans différentes ethnies. Il envisage
aussi un culte de l'ours, à l'instar de celui de peuples sibériens
qui pratiquent le chamanisme. Il n'y a rien de dogmatique dans
ce recours de Breuil à l'ethnologie. Sa documentation paraît
assez bonne et il l'accroît au fil des années par ses contacts
avec des ethnologues, sa familiarité avec les collections du
Musée de l'Homme à partir de 1937, et ses propres observations
au cours de ses voyages lointains.

L'Abbé Breuil sur le voilier d'Henri Monfreid
en Mer Rouge (The Abbé Breuil préhistorian, Alan Houghton Brobroderick,
Huchinson of London 1963)
Teilhard de Chardin vient voir
Breuil à l'IPH pour l'entretenir des trouvailles de Choukoutien.
Ils se sont revus plusieurs fois et, malgré leurs différences,
ils s'entendent assez bien. Sur invitation officielle de la
Chine, une expédition est organisée. Financée par la fondation
Rockfeller, elle a lieu en octobre 1931. Lorsque l'abbé arrive
à Choukoutien, une nouvelle découverte est annoncée : des charbons
et des cendres, suggérant que le Sinanthrope aurait déjà possédé
la maîtrise du feu. Breuil s'attache à l'étude de l'industrie
associée, des outils sur galet. Teilhard de Chardin ne se trouve
pas alors en Chine. Il participe à l'épopée de la Croisière
Jaune, Citroën-Centre-Asie. Mais quand l'abbé Breuil retourne
en Chine en 1935, Teilhard cette fois l'accompagne. De Choukoutien,
ils se rendent dans la lointaine Mandchourie, où l'abbé étudie
encore des industries anciennes de pierre taillée. Changeant
d'époque, à leur retour à Pékin, ils explorent les treize tombes
de la nécropole des empereurs Ming. Mais ce n'était pas la fin
de leurs communes aventures.
En 1922, Teilhard de Chardin, revenant
de Chine, avait fait la connaissance d'Henri de Monfreid, le
célèbre aventurier, trafiquant, marchand d'esclaves et chercheur
des trésors de la mer Rouge. Durant l'hiver 1928-1929, sur les
conseils de Monfreid qui connaissait ces régions mieux que personne,
Teilhard avait entrepris des prospections en Somalie et en Abyssinie,
notamment sur le plateau du Harrar. Il y avait reconnu des outillages
de pierre taillée, dont certains peut-être contemporains ou
plus anciens que ceux d'Europe. Il avait aussi découvert des
figurations schématiques peintes dans une grotte difficile d'accès.
Il mit Breuil en relation avec Henri de Monfreid, qui se proposa
comme guide pour une expédition pionnière dans ces régions désolées
et encore peu explorées de l'Afrique. Elle eut lieu en février
et mars 1933. À Djibouti, Monfreid fit embarquer à bord de son
voilier l'abbé Breuil et Teilhard de Chardin, accompagnés de
Paul Wernert, un fidèle de l'abbé, membre du petit groupe réuni
autour de lui à l'époque déjà lointaine des relevés d'Altamira.
Près d'Obok, ils découvrent des industries d'aspect ancien,
bifaces grossiers et éclats d'aspect paléolithique inclus dans
des terrasses anciennes. Puis l'abbé Breuil, juché sur un périlleux
échafaudage de fortune à trois étages, s'attaque au relevé de
peintures rupestres situées à plus de 300 m de haut, dans la
falaise de Sourré. Sur cette haute roche peinte, des figurations
animales - troupeaux de bœufs, buffles, félins et antilopes
- se mêlent à des représentations de bergers et de chasseurs.
L'abbé s'interroge. Ne serait-ce pas le signe que la culture
" bovidienne " soit venue de l'est par la corne de l'Afrique,
passant ensuite de l'Abyssinie à la Nubie et au Hoggar ? Revenant
vers le plateau du Harrar, Breuil fait le relevé des peintures
schématiques de la grotte du Porc-Épic que Teilhard de Chardin
avait remarquées à son premier voyage. Mais une découverte inattendue
se produit : l'œil infaillible de l'abbé Breuil repère, pris
dans de la brèche, un fragment de mandibule qu'il juge néandertaloïde
et rapporte à Paris, avec une série de documents ethnographiques
déposés plus tard au Musée de l'Homme. Sur la route du retour,
il fait encore un crochet par l'Égypte, d'où il va visiter les
lieux saints.

Dieu cornu (grotte des Trois-Frères) Décalque
de l'Abbé Breuil
Les années suivantes, il continue
sa quête. Au Proche-Orient, il visite les fouilles de son ancienne
étudiante, Dorothy Garrod, sur le Mont Carmel. Elle y découvre
à la fois des restes d'Homo sapiens et de Néandertaliens. Leur
apparente coexistence suscite encore longtemps interrogations
et controverses, mais aujourd'hui, la rencontre de ces deux
types humains et même la possibilité de métissages semblent
un fait admis par la communauté scientifique. En Italie, l'abbé
Breuil se rend sur des sites occupés par l'homme de Neandertal
et s'intéresse à des traces de pratiques énigmatiques, comme
les boulettes d'argile lancées contre la paroi de la grotte
italienne de Tana della Basura. Il s'interroge sur d'éventuelles
pratiques magiques chez les Néandertaliens, comme le culte des
crânes et le culte de l'ours. Il envisage également qu'ils aient
pu avoir de véritables sépultures, et des rites funéraires associés,
dont il croit déceler des traces à La Ferrassie, en Dordogne.
Dans ce domaine, Breuil adopte de préférence l'attitude de l'ethnologue
et la méthode du comparatisme. N'est-il pas, après tout, titulaire
de la chaire d'Ethnologie préhistorique ? Et la préhistoire
elle-même n'est-elle pas née de l'ethnologie des " primitifs
", tout autant - sinon plus - que de la géologie, particulièrement
en France ? En 1936, l'abbé est à Saccopastore, en Italie, avec
le baron Blanc, et c'est lui qui pointe du doigt, puis exhume
un grand fragment de crâne néandertalien.
Mais l'abbé Breuil n'a pas pour
autant délaissé l'art des cavernes du sud de la France. Jusqu'à
un âge avancé, il ne cesse de grimper dans les rochers, se glisser
dans les chatières, franchir à l'occasion les gours en costume
d'Adam, se dépouillant de ses vêtements pour les retrouver secs
au retour, et enfin calquer, dans les positions les plus inconfortables,
les tracés qu'ont laissés sur les parois les artistes préhistoriques.
De santé si délicate dans son adolescence qu'il avait dû prendre
une année de repos, il est à présent presque insensible à la
fatigue, à l'humidité des grottes comme à la chaleur aride du
Harrar et capable de s'adapter aux conditions de voyage et de
travail les plus inconfortables. Mais il lui faut encore assurer
la mise au point des relevés, l'interprétation des figures,
la rédaction du texte des publications. Pendant la guerre de
1914-18 et " la difficile après-guerre ", et même si Albert
Ier de Monaco ne disparaît qu'en 1929, les subsides se sont
faits plus rares. Le volume consacré à La grotte des Combarelles
ne paraîtra qu'en 1924. Pour la publication, c'est à présent
Capitan, puissant et bien placé, qui se charge d'obtenir les
fonds nécessaires. L'abbé "paye" sa dette en mettant le nom
de son protecteur en tête de la liste des auteurs. Alain Roussot
a vu un exemplaire de ce livre, officiellement co-signé Capitan,
Breuil et Peyrony, mais sur la page de garde, Breuil a écrit
d'une main rageuse : " c'est moi [souligné] qui ai tout fait
". Capitan n'avait rédigé qu'une page: la préface... Mais il
y a encore toutes les autres grottes ornées découvertes par
la suite. Ainsi, en 1921, puis de 1930 à 1938, l'abbé Breuil
va passer en tout dix mois en Ariège aux Espas, le château du
comte Bégouen, à tenter de déchiffrer et reproduire les gravures
enchevêtrées, " l'effroyable chevelu " de la grotte des Trois-Frères.
À ce moment, écrit-il, il se trouve " littéralement noyé dans
la masse de ces feuilles de décalque " que ses autres obligations
professionnelles ne lui laissent plus le temps de mettre au
propre. Sentant venir la seconde guerre mondiale et " craignant
que les événements ne fassent perdre à jamais ce gigantesque
travail de déchiffrement ", il tente de toutes ses forces, aidé
de deux amis, de terminer le travail avant qu'il ne soit trop
tard.

Gravures enchevêtrées (grotte des Trois-Frères)
La deuxième guerre mondiale est
déclarée. Le Collège de France se replie à Bordeaux. Breuil
y donna quelques cours et, devant l'Académie des Sciences, Belles-Lettres
et Arts, une conférence dont le texte n'a pas été publié et
semble perdu. L'abbé consacre une bonne part de son temps à
revoir les sites préhistoriques du Périgord. Invité à Brive
par son ami le chanoine Jean Bouyssonie, il est victime d'un
accident, une épine qui le blesse à un œil, cause d'un handicap
visuel heureusement pas définitif. Il est encore à Brive en
septembre 1940 quand il est averti de la découverte d'une nouvelle
grotte ornée, près de Montignac en Dordogne. Le nom de cette
grotte, inconnu jusqu'alors, est Lascaux. Encore quelque temps,
et il devient célèbre dans le monde entier. Breuil et Bouyssonie
veulent absolument s'y rendre. L'essence étant devenue rare,
c'est André Cheynier, médecin à Terrasson et préhistorien, qui
les conduit dans sa voiture. Les choses sont menées rondement.
Les autorités ont été dûment prévenues: le préfet, Denis Peyrony,
directeur des Antiquités préhistoriques, et bien entendu les
propriétaires. Breuil trouve un gîte dans une maison de campagne
voisine de la grotte où, les jours suivants, il va passer le
plus clair de son temps à examiner les parois ornées. Cependant,
encore gêné par sa blessure à l'œil, il se contentera de bonnes
photographies et n'entreprendra pas de relevé. C'est à l'abbé
Glory, sur la recommandation de l'abbé Breuil lui-même, que
reviendra ce long et difficile travail de relevé des œuvres
pariétales de Lascaux, interrompu par sa mort accidentelle.
Ces relevés eux-mêmes ont bien failli disparaître, mais ceci
est une autre histoire, excellemment contée par Brigitte et
Gilles Delluc dans un ouvrage récent…
Pas plus que pendant la précédente
guerre, l'abbé Breuil ne souhaite rester en France. Une invitation
en Afrique du Sud ne lui est pas parvenue, sans doute arrêtée
par la censure. Au printemps de 1941, il part au Portugal où
l'attend un poste de professeur invité à l'Université de Lisbonne.
Passant par l'Espagne, il y donne quelques conférences et va
revoir des sites visités autrefois. En juillet, il passe au
Maroc et prospecte plusieurs semaines les plages soulevées et
les dunes fossiles où il découvre des vestiges du Paléolithique
ancien. De retour à Lisbonne, il est de plus en plus intrigué
et fasciné par l'Afrique, irremplaçable à ses yeux pour qui
souhaite comprendre l'évolution de l'homme et de ses industries
aux temps préhistoriques. En 1942, le voici de nouveau visiting
professor à l'Université de Johannesburg à l'invitation du maréchal
Smuts, et il reprend ses prospections. Il y resta presque trois
ans, parcourant le pays, travaillant sur les plages soulevées
et la longue séquence des industries de la vallée du Vaal, fouillant,
ou relevant les représentations pariétales. Revenu en France
après la Libération, libéré de ses obligations de professeur
au Collège de France, il retourne en Afrique en 1947, va cette
fois au Kenya et au Tanganyika, et passe près d'une semaine
à Olduvai. Les époux Leakey n'ont pas encore découvert les fossiles
humains qui les rendirent célèbres au début des années soixante,
mais on pressent déjà que ces gorges d'Olduvai sont un site-clé,
ouvrant l'accès à une séquence d'occupations extraordinairement
longue, et riche en restes d'Homo d'une très haute ancienneté,
assez souvent associés à leurs industries de pierre taillée.
Ce n'est, peu avant sa mort, que l'abbé Breuil est informé des
découvertes des Leakey. Ce sera pour lui un choc, car elles
mettent à mal ses idées sur la lignée humaine, la chronologie
et le classement des outillages du Paléolithique ancien.

L'abbé Breuil dans la grotte de Rouffignac
Mais pour l'heure, Breuil poursuit
son rêve africain. Pendant presque deux ans, jusqu'en avril
1949, il séjourne en Afrique du Sud, et durant six mois sillonne
le sud du continent, Rhodésie, Congo belge, Angola, Afrique
du Sud-Ouest. C'est là qu'il a rendez-vous avec celle qu'il
nommera la Dame blanche de Brandberg. La montagne granitique
de Brandberg s'élève sur un plateau désert et aride de l'actuelle
Namibie. Une grande fresque peinte, très haut, court sur la
paroi. La Dame blanche est là, dans une alcôve. L'abbé Breuil
en avait vu un croquis en 1929, puis des photos prises à sa
demande en 1937. Depuis lors, il rêvait de la voir, mais n'avait
jamais pu s'y rendre lors de ses précédents séjours, pour cause
de troubles dans la région. Ce dessin et ces photos lui révélaient,
a-t-il écrit, l'existence dans cette région d'Afrique d'un art
très supérieur à celui des Bochimans. Un art dû à des populations
à la peau blanche et aux cheveux roux, au nez droit ou sémitique
et usant d'arcs de type nilotique, qui ont peint des centaines
d'abris sous roche. La Dame est environnée d'animaux, élans,
gazelles, antilopes, et de figures hybrides, mi-animaux, mi-humains,
masques et/ou personnages mythiques. L'ensemble constitue probablement
la plus énigmatique des peintures rupestres africaines. Breuil
songe à des populations pastorales à peau blanche, de type sémite
ou méditerranéen, pas africain en tout cas, venues de Méditerranée
orientale ou centrale (Égypte ou Crète?), en tout cas des étrangers
qui auraient migré vers l'ouest, peut-être à l'âge du Bronze.
Au-delà de cette interprétation, l'abbé, emporté par son enthousiasme,
devient romantique. Il est positivement tombé amoureux de la
Dame. Son avant-propos au Quatre cents siècles d'art pariétal,
paru en 1952, s'ouvre par ce très beau texte … " celui qui vous
livre cet ouvrage revient du bout de l'Afrique où l'attendait,
peinte au creux d'une roche depuis des millénaires, une très
ancienne jeune fille. Éternellement elle y marche, jeune, belle
et souple, d'une allure presque aérienne. Aux anciens jours,
tous, parmi les siens, ont aussi marché pour contempler son
image adorée […]. À mon tour j'ai marché pour elle, dès le jour
où, par un pauvre croquis de son inventeur à bout de forces,
j'ai connu son image […]. J'y ai mené d'autres compagnons […]
après avoir encore rêvé à ses pieds de l'infini mystère de l'histoire
des migrations antiques. " Des iconoclastes ont dit depuis que
cette Dame… serait un homme. On espère que l'abbé Breuil n'entendit
jamais ces propos.
Il retourne encore en Afrique du
Sud en 1950-51 pour un quatrième et dernier voyage. Juillet
1950 le voit aux pieds de la Dame blanche, qu'il a la satisfaction
de voir protégée contre d'éventuelles dégradations. Il aurait
aimé finir les relevés de quelques figures laissées en attente
lors de son précédent séjour, mais ses forces le trahissent.
Il ne peut plus escalader les rochers jusqu'aux figures peintes.
Il a maintenant soixante-treize ans. L'âge et les fatigues de
ses années de dur travail commencent à peser. Il rapporte pourtant
en France 500 feuilles de relevés d'art rupestre et une collection
d'outils sur galet des hautes terrasses du Vaal. Il se rend
encore l'année suivante en Afrique du Nord. Il aurait souhaité
aller voir Lhote et son équipe faire leurs relevés d'art rupestre
au Tassili en 1956 et 1957, mais il est à présent trop âgé.
Il peut cependant aller au sud d'Oran voir des gravures préhistoriques.
Il fit encore plusieurs voyages à l'étranger et en France. Mais
c'est vers le Périgord que le ramène la découverte des figurations
pariétales de la grotte de Rouffignac, en 1957. La " guerre
des Mammouths " est déclarée. Des affrontements ont lieu entre
les inventeurs toulousains et ceux qui refusent de croire à
l'authenticité de figures qu'ils n'ont pas su voir, ou qu'ils
ont vues mais pas signalées les premiers. Tel un deus ex machina,
Breuil met fin à la querelle. Son verdict est sans appel. Rouffignac
est authentique. C'est un grand site d'art préhistorique. Pendant
ses dernières années, le prestige de l'abbé est devenu immense.
On le mesure à ce qu'écrit alors dans Le Monde Bertrand Poirot-Delpech,
futur académicien. Il invoque " l'autorité suprême qu'est l'abbé
Breuil, membre de l'Institut et président de la commission supérieure
de préhistoire ". Et c'est chargé d'honneurs que le 14 août
1961, Henri Breuil va s'éteindre à l'âge de 84 ans dans sa maison
de campagne de l'Isle-Adam, près de Paris. Il laisse de très
nombreux articles - près de mille dit-on - dispersés dans des
publications françaises et étrangères, des ouvrages monumentaux,
une correspondance abondante et des notes, vraies mines de renseignements,
mais difficiles à exploiter, vu l'écriture presque indéchiffrable
de l'abbé.

L'abbé Breuil dans la grotte de Rouffignac
Son œuvre est si ample et porte
sur des domaines si différents qu'il ne serait guère possible
d'en dresser un bilan. Elle a inévitablement vieilli. Les recherches
ultérieures ont échafaudé d'autres classifications, étiré la
chronologie, exhumé de nouveaux " chaînons manquants ", complexifié
plutôt que résolu certains des problèmes auxquels il s'était
attaché. C'est peut-être sur la partie africaine de ses recherches
et sur les plus anciennes industries humaines et leurs auteurs
que les outrages du temps sont le plus sensibles. Pour l'art
des grottes et des abris, et même si les méthodes de relevé
et de datation se sont considérablement affinées, on peut dire,
sans beaucoup de crainte de se tromper, que personne encore
n'est parvenu à son niveau pour la subtilité de sa compréhension
des figures complexes, où l'on sent passer son incomparable
familiarité avec le monde souterrain et cette façon si particulière
qu'ont les images de surgir de l'obscurité et de danser dans
la lumière incertaine des lampes. Dans son introduction aux
Quatre cents siècles... à la fois confidence et testament spirituel,
l'abbé Breuil nous transmet son message : le plus important
de l'art préhistorique, c'est d'avoir été un art. La révélation
qu'il doit à la Dame blanche de Brandberg, c'est " l'immense
portée sociale de ces œuvres apparemment sans but pratique "
qui permettent à l'homme " par le rêve, [de] franchir l'étroite
barrière de l'immédiat et s'enfoncer dans ce mystérieux Cosmos
des choses qui ne le regardent pas et qu'il ne saurait manger
". C'est le pouvoir et la fascination de la beauté qui ont permis
à l'homme de s'élever au-dessus de sa condition animale et de
maîtriser, au moins symboliquement, les forces qui l'écrasaient.
Les interprétations subordonnées empruntées à l'ethnologie des
peuples dits " primitifs ", rituels de chasse, magie, envoûtements…
ont été balayées par les successeurs de l'abbé au profit de
théories psychanalytiques auxquelles on ne semble plus aujourd'hui
accorder autant de crédit qu'il y a près d'un demi-siècle. Par
quoi seront-elles remplacées, car nul doute qu'elles le seront
? En matière d'art préhistorique, l'abbé Breuil n'était pas
un théoricien. On devrait presque l'en féliciter. Enfin, de
l'héritage qu'il nous a laissé, on ne saurait oublier la médiatisation
sans précédent dont il a bénéficié à partir de sa maturité,
ni qu'elle ait permis à son prestige personnel de " pape de
la préhistoire " de rejaillir sur la discipline qu'il chérissait
et à laquelle il a consacré toute sa vie.
Julia Roussot-Larroque
Directeur de recherches honoraire
au CNRS,
PACEA, UMR 5199 CNRS, Université
de Bordeaux1
et membre de la Société archéologique
de Bordeaux