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n° 291/292– septembre/octobre 2008

 

 

Ces lignes, … vous êtes censés les lire début septembre. Cependant, notre imprimeur a ses congés à partir de mi-juillet et notre routeur prend les siens en août. Je suis donc conduit à anticiper de deux mois certaines des informations que je vais développer.

Le Comité directeur réuni le 18 juin, a décidé de commander la pose en plafond du vidéo-projecteur. L’accord de principe de la Mairie de Bordeaux est obtenu (la Mairie est propriétaire des murs et des planchers ou plafonds, tout dépend où l’on se place). La commande formelle est faite pour des travaux programmés en juillet. Donc cette installation sera opérationnelle pour la rentrée de septembre.

Dans la foulée, l’immeuble sera, pardon, a été occupé en août par des équipes de cinéastes pour un télé-film titré « Aristides de Sousa Mendes » (1), produit par « France 2 », réalisé par Joël S antoni et dont le rôle principal a été confié à Bernard L e Coq.

Côté conférencier, après des contre-temps, de nouvelles personnes sont sollicitées et cela semble en bonne voie pour début décembre. Toutefois nous ne désespérons pas de faire venir le conférencier qui était pressenti dès début 2008 mais dont l’emploi du temps est saturé par la médiatisation de sa science.

Des rencontres sont en cours avec la Mairie de Bordeaux pour la signalétique de l’Hôtel des Sociétés savantes avec un côté pédagogique que la Mairie entend développer sur Bordeaux, à savoir une plaque trilingue retraçant l’histoire de l’immeuble en plus de celle énumérant la qualité des occupants depuis 1978 sans oublier notre vénérable voisine du premier étage : l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, fondée en 1712.

Enfin, un grand merci aux différents acteurs de nos sociétés composantes pour l’élaboration très anticipée des programmes de septembre et octobre que vous allez découvrir en pages 3 et 4.

Alors bonne rentrée.

Georges Pasquier

Président de l’Union scientifique d’Aquitaine

(1) [C'est à Bordeaux en juin 1940, qu'Aristides de S ousa M endès alors Consul Général du Portugal, sauva 30 000 réfugiés dont 10 000 juifs, fuyant l’envahisseur nazi, en leur délivrant des visas d’entrée au Portugal sans distinction de nationalité ni de religion, désobéissant ainsi aux ordres de ses supérieurs hiérarchiques, n’écoutant que la voix de sa conscience, au péril de sa vie et au mépris de sa carrière.]

 

 

Le texte "Une intervention de Pierre Balguerie-Stuttenberg dans les affaires d'Espagne" présenté dans le précédent Mois scientifique, était adapté d'un passage du livre que Robert Chevet vient de publier.

Il a été présenté officiellement, à Bordeaux au cinéma Utopia, le mardi 6 mai 2008 à l'occasion d'une soirée organisée par la Marine Nationale de Bordeaux. Le programme de cette soirée comprenait la projection du film "Master and Commanders" suivie d'un débat autour de la personnalité de Jean-Luc Laporte fondateur de la première école des Mousses dans l'église Saint-Siméon.

Le livre, intitulé "Jean-Laporte 1796-1860"; est édité par Robert Chevet, et il est vendu au public 18 € (format 18x26, 170 pages, 22 illustrations).

Contact : chevet.lisleferme@free.fr

 

 

Une fin chimérique

Contrairement à ce que l'on croit souvent, la cosmologie scientifique n'est pas née avec la théorie de la relativité générale. Ainsi, au XIX e siècle, les thermodynamiciens avaient déjà esquissé un modèle de cosmos voué... à la "mort thermique", à cause, pensaient-ils, d'une tendance à l'égalisation des températures dans l'Univers. Mais la science de l'époque était par trop incomplète. Pour les astrophysiciens d'aujourd'hui, cette anticipation cosmologique n'a plus cours.

Avec brio, les chercheurs du XIX e siècle ont développé une nouvelle discipline : la thermodynamique. Celle-ci, en formalisant des considérations énergétiques fondamentales, donnait accès à une vraie compréhension des premières "machines à feu" (les machines à vapeur). Mais cette science ne se limite pas aux moteurs ou à la technique. Ainsi, l'étude de la chaleur et de sa conversion, sous forme de "travail" (énergie mécanique), a conduit à la généralisation de "principes" qui dominent toujours la physique. Ce sont eux que l'on applique à l'Univers. Le principe de conservation de l'énergie est le premier d'entre eux : l'énergie peut se présenter sous diverses formes, mais l'énergie totale d'un système isolé ne peut ni diminuer ni augmenter. Un système est "isolé" quand il ne peut changer ni matière ni énergie avec l'extérieur. Voilà qui interdit le "moteur perpétuel", car l'énergie consommée ne peut être créée spontanément : elle a une origine (mécanique, chimique, thermique, nucléaire, rayonnement...). Cependant, il ne faut pas confondre ce moteur perpétuel, dit de "première espèce", avec le "mouvement perpétuel" qui, lui, existe ! Il "suffit" qu'il n'y ait aucun frottement, aucune perte, et que personne ne s'avise d'utiliser ce mouvement. Une bonne approximation du cas est donnée par la révolution d'une planète autour d'une étoile : l'énergie mécanique initiale du système s'y conserve presque indéfiniment... Quant au second principe, il nous enseigne que s'il est possible de transformer intégralement du travail en chaleur, la réciproque n'est pas vraie. Certes, les moteurs thermiques montrent que l'on obtient du travail à partir de la chaleur, mais ce n'est qu'une fraction de cette dernière qui est transformée, jamais l'intégralité, et à la condition expresse de disposer de "sources" à des températures différentes. Plus grand est l'écart de température entre le foyer (T 1) et le condenseur (T 2) et meilleur est le rendement (r) de la machine. C'est ce qu'indique la formule classique (cycle de Carnot) :

r = 1 – T 2/T 1

où les températures T1 et T2 sont exprimées en kelvins. Mais la valeur obtenue n'est qu'un maximum théorique : le rendement thermodynamique. A cause de pertes supplémentaires (frottements, etc.), le rendement réel est toujours inférieur à r (il n'est que d'environ 0,1 = 10 % pour une locomotive à vapeur).

La chaleur circulant spontanément du "chaud" vers le "froid" (jamais l'inverse !), tout moteur thermique tend à réchauffer la source froide, diminuant ainsi le rendement... Si T 1 = T 2, alors r = 0. Ce cas limite (rendement nul) montre qu'une réserve d'énergie thermique, aussi importante soit-elle, reste inutilisable si l'on n'en dispose que par l'intermédiaire d'une ou de plusieurs sources à la même température. Par exemple, un navire transatlantique doit consommer du pétrole, alors qu'il baigne au milieu d'une fantastique réserve d'énergie calorifique... S'il pouvait utiliser les calories de l'océan, ce ne pourrait être qu'en le refroidissant, pour ne pas contredire le premier principe (conservation de l'énergie). Mais cette solution est interdite... par le second ! D'après lui, il ne peut exister de moteur perpétuel de "seconde espèce". En effet, la thermodynamique démontre l'impossibilité de tirer un travail d'un système isolé où l'énergie serait pompée d'une source froide (ici l'océan) vers une source chaude (un réservoir thermique). Faire intervenir l'énergie solaire, le vent, etc. ne lèverait pas l'interdiction. (Elle serait seulement contournée par un changement de nature du système qui, notamment, ne serait plus isolé.)

Avec des frottements, la compression d'un gaz ou l'effet Joule, produire de la chaleur est facile et rien ne s'oppose à ce que la transformation atteigne un rendement de 100 %. A l'inverse, obtenir du travail à partir de la chaleur reste toujours une opération contraignante et de médiocre rendement : nécessité de deux sources, transfert de la source chaude vers la froide (et non l'inverse), détournement de chaleur en pure perte vers la source froide (quelle que soit la technologie imaginable), tendance à l'égalisation des températures avec diminution concomitante du rendement... On comprend pourquoi la chaleur est souvent vue comme de l'énergie "dégradée". Résumons : comme l'eau qui ne peut que descendre une pente, on constate que le niveau d'efficience de l'énergie descend inéluctablement. L'énergie tend à se dégrader sous forme thermique, devenant de moins en moins disponible pour être transformée en une forme plus utilisable, plus "noble" (mécanique, électrique...). A la fin de ce processus général et irréversible, alors même qu'aucun joule ne manquera jamais dans l'Univers (considéré comme un système isolé) et tandis que les températures se seront peu à peu égalisées, plus aucune transformation ne se produira... Penser à l'énergie hydraulique, nulle, d'un grand lac stagnant au niveau de la mer, incapable d'actionner la moindre turbine... Voilà, croyait-on, ce qui devait frapper, un jour, l'ensemble des transformations. Au XX e siècle, encore, l'astrophysicien Sir James Jeans écrivait : "(...) il faut que l'énergie descende la pente. Dire que l'énergie totale de l'univers ne peut pas diminuer et que par conséquent l'univers ne peut pas avoir de fin, c'est comme si l'on disait que l'horloge ne peut pas s'arrêter parce que son poids moteur ne peut pas diminuer." (J. Jeans, L'Univers, Payot, Paris, 1930).

Le rôle déterminant de la gravité

A l'opposé de ce que nous observons avec les objets du quotidien, en rayonnant leur énergie, les jeunes étoiles ne se refroidissent pas ; au contraire, leur température augmente ! Ce comportement hors du commun invalide les généralisations précédentes. Toute naissance stellaire dans le cosmos fait apparaître un nouveau "point chaud", une "source". Mais par quel mécanisme ? La gravité joue ici un rôle clé. C'est une force qui s'exerce à des distances considérables et dont aucun "écran" ne peut annuler l'effet attractif (pas de "blindage" possible). Ces propriétés font que l'énergie gravitationnelle est proportionnelle au carré de la masse présente dans un volume donné. L'énergie chimique n'est que proportionnelle à la masse du corps considéré ; idem pour l'énergie nucléaire. Si l'on considère une vaste région de l'espace présentant quantité d'atomes sous forme de gaz et de poussières, même si ces éléments sont à une température uniforme, cela ne change pas le processus d'attraction qui tend à les rapprocher. Leur rapprochement accentue encore la force attractive, etc. On assiste à un effondrement de la matière sur elle-même, libérant ainsi de l'énergie. Un effondrement gravitationnel peut créer une élévation de température telle que des réactions de fusion nucléaire s'amorcent. Ces dernières, en exerçant une pression expansive, viennent s'opposer à l'effondrement. Les forces nucléaires viennent donc "réguler" l'émission d'énergie de ce nouvel objet. Une étoile est née. On comprend qu'une population renouvelée de myriades d'étoiles éloigne quelque peu le spectre de la mort thermique...

Cette histoire incite autant à la prudence qu'à la modestie. En 1930, James Jeans connaissait évidemment la fameuse relation E = mc 2, mais certaines pièces du puzzle lui manquaient. Les physiciens n'en savaient pas assez sur la nature du noyau de l'atome (le neutron a été découvert en 1932) et ignoraient encore tout du cycle de Bethe (1938), fondamental, avec la gravité, pour expliquer le rayonnement d'une étoile. Depuis, la cosmologie a progressé, certes, mais d'autres questions surgissent, et non des moindres : matière noire, énergie sombre, etc. Questions pertinentes ou chimères ?

Daniel Rebeyrol

Société Astronomique de Bordeaux

 

 

La complexité, boîte de Pandore ?

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Qui s’intéresse à l’écologie est tout naturellement attiré par la complexité, compagne de tout écosystème.

Un éminent professeur qui devait prononcer une conférence sur la complexité nous annonça que le sujet étant bien trop compliqué à expliquer, et nos capacités de compréhension bien trop réduites, il avait résolu de parler d’autre chose.

Trop compliquée à expliquer ? Pas si sûr !

Un physicien, alors président de l’Institut de la complexité, à Santa Fé, a pu définir la complexité d’une façon lapidaire : « la complexité c’est lorsque le tout est plus que la somme des parties. »

Et les systémiciens de proposer une représentation éclairante de cette définition : un nœud. Que ce soit celui fait sur une ficelle, une corde ou un bout, pour user du langage des marins. Toutes les parties de la corde sont restées identiques, et pourtant on a introduit là quelque chose de plus, que, faute de mieux, nous appellerons « le secret du nœud ».

Or, il est dans l’histoire un nœud célèbre : le nœud gordien.

Gordios, paysan de Phrygie, monté sur son char se dirige vers le temple de Zeus. Il rencontre la foule de ses compatriotes qui se cherchent un roi. « Ce sera la premier que vous trouverez, allant vers le temple de Zeus » leur avait prédit l’Oracle. Voilà Gordios roi ! Pressé par les siens de rejoindre son trône, il n’a que le temps d’accrocher son char au temple par un nœud dont, seul, il a le secret.

Ce nœud, personne ne saura le défaire, et l’oracle s’en mêle, promettant la conquête de l’Asie toute entière à qui y parviendra.

Survient Alexandre. L’histoire est connue : de son épée il tranche le nœud gordien. Mais voilà, Alexandre a triché et Plutarque a menti.

S’il a pu tromper les hommes, Alexandre n’a pu abuser les dieux : il n’achèvera pas sa conquête ; car le voilà mourant à Babylone tandis que ses généraux, les diadoques, se déchirent déjà pour son empire, avant de se disputer sa dépouille.

Les systémiciens voient dans le geste d’Alexandre, élève d’Aristote, le refus de la pensée grecque de répondre au défi de la complexité.

Avec la méthode réductionniste, conceptualisée un jour par Descartes, la science occidentale, héritière de la pensée grecque, va, tout d’abord, comme Alexandre, multiplier les conquêtes, en tranchant dans la complexité des choses. Mais voilà qu’un jour, elle va se trouver aux prises avec ses multiples contradictions.

Ainsi avions-nous imaginé depuis toujours que notre sœur la lumière, libre de toute attache, dansait joyeusement à travers l’univers tout entier « comme Cécile au premier bal », jusqu’à ce qu’Einstein découvre à notre danseuse étéhérée des semelles de plomb. Alors, l’espace se courbe autour des masses célestes, le temps se relativise, et notre univers se complexifie, avec ses trous noirs, ses mirages gravitationnels, pour devenir « cet univers chiffonné » selon le mot d’un astronome contemporain : Luminé.

Les physiciens de l’infiniment petit vont de leur côté découvrir un monde tout aussi complexe.

Un texte sacré des Vedas, vieux de quelques 3800 ans, va leur servir de paragdime dans la représentation qu’ils nous proposent de l’univers quantique : « Le ciel d’Indra est fait de perles, disposées de telles sortes que chaque perle est elle-même, en même temps que le reflet de toutes les autres. » Et Brian D. Josephson, prix Nobel de physique, d’écrire : « l’analyse judicieuse des processus d’observation en physique quantique montre que les particules atomiques n’ont aucun sens comme entités isolées. Elles ne peuvent se comprendre que comme des interconnexions entre la préparation d’une expérience et les mesures subséquentes ». Tandis que pour Werner Heisenberg, le célèbre inventeur des relations d’incertitude : « le monde nous apparaît comme un tissu complexe d’événements, où les liaisons en tout genre alternent, se chevauchent, ou se combinent, déterminant ainsi la texture de l’ensemble ».

Et si nous revenions à nos moutons de l’Écologie, nous dirons certains, en nous parlant, par exemple, de quelques écosystèmes plus terre à terre.

Bien volontiers. Alors faisons un rêve.

Pour avoir frotté une vieille lampe à huile, abandonnée par l’océan sur le sable d’une de nos plages, voilà qu’un djinn nous est apparu.

« N’espérez pas, nous dit-il, quelque enrichissement personnel type Aladin, maintenant notre ONG “Djinns sans Frontières” a pour vocation le seul bonheur collectif de l’humanité. Et de nous proposer d’en finir, une fois pour toutes, avec notre ennemi héréditaire : les virus.

Pas seulement les virus, nous dit-il, mais aussi les virions, « éternels et muets, ainsi que la matière » qui, tapis, partout, dans les tièdes mangroves, les vertigineuses canopées, et jusque dans les tombeaux des pharaons, attendent la rencontre de quelque ADN pour émerger à la vie et faire surgir les pandémies de demain.

« Sans virus, dit notre djinn, plus de fièvre jaune, de dengue, d’hépatites, de ces horribles fièvres que sont Lassa, Ebola, Marburg, et j’en passe… Vos spécialistes en ont répertorié quelques 30.000, parmi la multitude que seul le Tout-puissant connaît, et enfin plus de sida. »

Voilà donc qui est tentant. Mais, tout le monde vous le dira, il faut être très prudent avec les djinns, qui, si puissants soient-ils, sont toujours, par quelque côté, un peu étourdis.

Aussi poserons nous la condition essentielle : « victoire totale sur les virus, oui, mais en y survivant. »

Heureuse réserve. Notre djinn philanthrope a tout simplement oublié les océans, au sein desquels s’est créé un fabuleux écosystème entre bactéries et virus bactériophages. Les restes des bactéries, détruites par les virus, nourrissent le zooplancton, base avec les phytoplanctons de la vie des mers. Sans ces virus, nos océans deviendraient une soupe bactérienne, et nous n’y survivrions pas.

Ainsi en considérant les deux extrémités de la chaîne du vivant, des virus et des hommes découvrirons nous que la Nature a fait de la biodiversité, en quelque sorte, l’assurance mutuelle du vivant.

Quelle complexité !

Jacques Gellibert

Société internationale d’écologie humaine

 

Les petits Savoyards

Des petits ramoneurs à Bordeaux dans les premières décennies du 19° siècle. Des conditions de vie difficiles. Ils n’ont pas été abandonnés

Joseph Jublin avait 10 ans quand il a vendu une de ses dents pour quelques sous; c’était pour ramener un peu d’argent à sa famille restée dans son pays. Ceci se passait à Bordeaux en 1827. De Joseph, on disait que c’était un « petit savoyard », un de ces enfants venus de bien loin pour ramoner en hiver les cheminées  ; les Alpes, il ne connaissait pas. Son pays à lui, c’était Blesle, une petite bourgade de la Haute-Loire. Par là, le Massif Central regarde vers la vallée du Rhône. Des vrais savoyards, il y en avait eu, il y en avait encore. Ils s’étaient établis à Bordeaux comme « frotteurs ».

On rencontrait à Bordeaux d’autres troupes de jeunes.  Ainsi les « francs savoyards à marmotte en vie ». Ils arrivaient au mois de mars présenter quelques bêtes curieuses, singes, souris blanches ou tortues. Ils ne restaient que quelques semaines. D’autres, enfants du Piémont, de Barcelonnette et des Pyrénées fourmillaient dans les rues quelques mois. Ils avaient mauvaise réputation.

Joseph et ses compagnons atteignaient Bordeaux au début de l’automne. Ils étaient partis d’une misère pour une autre sous la houlette d’un père, d’un grand frère ou d’un adulte qui les avait loués le temps d’une saison. Un long voyage, 400 kilomètres à peu près, par étapes de 50 kilomètres par jour, en sabots ou pieds nus. Des repas pris à la hâte près des croix plantées sur les chemins. Le coucher dans les granges. Au « quatrième chant du coq », tout le monde se levait. Les plus petits partaient les premiers, rejoints plus tard par les grands.

C’est dans des lieux sordides, du côté de la place de la Victoire qu’ils étaient hébergés. Des chambrées décrites comme d’une saleté repoussante. Une odeur pénétrante : les maîtres faisaient commerce de peaux de bêtes. Elles finissaient de sécher sur les murs. Peu ou pas de lits. Plutôt des grabats. Les sacs de suie, non vidés pouvaient faire l’affaire éventuellement. Un vestiaire réduit : ce que les enfants avaient sur eux. Le bonnet rouge qui devient vite noir. Il y a aussi les attributs du parfait petit ramoneur : genouillères, cordes, raclette et culasse.

Aux « premiers soleils de mars », les jeunes enfants reprenaient la route, en sens inverse.

Si on veut du pittoresque, on peut se contenter de ce qui a été écrit à leur sujet. : « qui ne les a pas rencontrés le long de nos grandes rues quand ils revenaient du travail, le visage tout barbouillé de suie, avec leurs beaux yeux plus noirs encore, leurs dents d’émail, leur aimable sourire, se traînant les uns à la suite des autres, courbés sous le poids du vieux sac qui chargeait leurs épaules, rempli de la noire et précieuse récolte ou des restes de nos festins qu’ils avaient été assez heureux de ramasser les premiers au coin de la rue ? »

Si l’on veut en savoir plus, il faut entreprendre la lecture de l’ouvrage rédigé par l’abbé Dupuch dans les années 1830.

L’auteur s’était intéressé à ces jeunes enfants. Il n’était pas le premier. Trente ans plus tôt, à Paris, l’abbé Fenelon, avant de périr guillotiné, avait créé une œuvre. Dans le même esprit, à Bordeaux, plusieurs ecclésiastiques avaient essayé de faire quelque chose pour ces enfants. Vers 1818, ce fut au tour du jeune abbé Dupuch de prendre la relève.

L’abbé était d’un naturel créatif et entreprenant. Ajoutons, en plus, un certain don de persuasion. Avant son départ pour Alger en 1838, il a été le premier évêque de ce territoire nouvellement conquis, il avait posé les bases d’un certain nombre d’œuvres dont certaines ont survécu pendant des décennies.

Son projet : la prise en charge morale et religieuse de ce petit peuple noir. Après plusieurs installations précaires, un local avait été trouvé place Henri-IV, en 1828. Là, ils pouvaient acquérir quelques notions de catéchisme. Ils pouvaient aussi faire leur première communion et recevoir, à cette occasion, une bague qu’ils gardaient précieusement.

Du pain

Délivrer les nourritures spirituelles ne suffisait pas. « Nous avions formé le projet d’assurer…quelques ressources des plus indispensables à notre famille adoptive, le pain strictement nécessaire » a écrit l’abbé Dupuch, pragmatique. De cette idée naquit «  La Petite Œuvre des Savoyards ». Elle n’était composée que de jeunes enfants qui souscrivaient pour une somme modique (1 sou par mois) ; eux-mêmes recueillaient le plus grand nombre possible de pareilles souscriptions parmi les enfants, même les plus petits. Nombre d’associés maximum : 100 ; âge : au moins 7 ans. A 12 ans, ils cessaient d’être associés et devenaient souscripteurs. Quatre fois par an, les associés se réunissaient pour assister à une messe et présenter leur cahier de souscriptions. Prières et bénédictions étaient prévues pour donner tout son sens à ces manifestations. Telle qu’elle était définie, cette œuvre pouvait subvenir aux besoins en pain des jeunes ramoneurs.

Un souci de communication

Pour faire connaître son œuvre, l’abbé Dupuch a écrit un ouvrage, distribué un peu partout, dans les bonnes maisons : Les petits Savoyards ou essai sur l’œuvre des petits Savoyards. .L’intéressé était prêtre. Beaucoup de références religieuses dans ce recueil, ce qui était normal. Ce qui l’est moins, c’est la manière dont il a présenté la rencontre imaginaire (?) entre enfants du même âge : gosses de riches et enfants pauvres. Il imagine des entretiens, des saynètes. Ces enfants venus d’horizons aussi différents se parlent, cherchent à se connaître. Il y a Petit-Jean, Joseph et Jacques Aubijoux, Pierre Chazet; ils ont existé ; on trouve leurs traces dans les registres d’état civil. Par contre qui était Auguste, Henri, Amélie et Louise ? Des allusions à une maison de campagne : « les C » (la famille Dupuch possédait « Les Collines » à Bouliac). Le ton est enjoué, les enfants rient, se font des niches. On apprend beaucoup sur la vie dans la « montagne ». C’est parfois émouvant. Jamais désespéré.

La Petite Œuvre des Savoyards a survécu au départ de son fondateur en 1838. L’association des jeunes enfants a continué à faire des quêtes. Les plus grands prenaient sous leur protection spéciale 3 ou 4 petits ramoneurs et tentaient de leur inculquer quelques notions de catéchisme. En 1862, le local de l’Œuvre, rue de Lalande a subi de profondes modifications; les enfants ont été confiés aux prêtres de la Madeleine. Ce fut la fin progressive de l’association.

Pendant longtemps, ces « petits savoyards » devenus adolescents puis adultes revenaient sur la Gironde: ils étaient alors portefaix, décrotteurs ou frotteurs. Certains ne sont pas revenus au pays. Ils ont pris femme ici. Leurs enfants sont ils allés un jour à Blesle ?

Monique Lambert

Centre généalogique du Sud-Ouest

. Dupuch (abbé Antoine Adolphe), Les petits Savoyards ou Essai sur l’œuvre des petits Savoyards, 2 e éd. revue, Bordeaux, Faye, 1833, p. 7.

. L’ouvrage publié une première fois vers 1828 a été réédité à plusieurs reprises.  Un exemplaire, malheureusement incomplet est aux Archives municipales, rue du Loup. Un autre se trouve à la Bibliothèque municipale de Bordeaux, à Mériadeck, où l’on peut consulter Croquis Savoyards du même auteur.

. Pelleport (Vicomte de), Études Municipales sur la Charité bordelaise, I, L’enfance, Bordeaux, 1870.

 

Un dessin de Lebas représentant une porte de l’enceinte médiévale de Libourne

Sous l’Ancien Régime, Libourne était une cité à l’aspect essentiellement médiéval. Ce n’est qu’en 1794 que les plus farouches Sans-Culottes locaux proposèrent de détruire les portes et les murs de l’enceinte fortifiée du XIV e siècle. Ces démolitions, qui commencèrent dès la décision prise, perdurèrent de manière ponctuelle pendant tout le XIX e siècle. Aussi, bien rares sont les documents (peintures et dessins) montrant ce qu’étaient réellement ces ouvrages dont il ne reste plus aujourd’hui (hormis la porte du Grand-Port, constituée de la tour Richard et de la tour Barré) que de pauvres vestiges isolés que les municipalités successives n’ont jamais songé à dégager et à mettre en valeur. C’est donc avec une joie mêlée d’étonnement que j’ai découvert dernièrement chez Patrick Poncet, marchand de tableaux bien connu à Bordeaux, un minuscule (H : 11,5 x L : 7,5 cm) lavis à la sépia portant au recto la mention à Libourne représentant une partie de l’enceinte médiévale. Il est difficile de déterminer avec précision quelle partie de l’ensemble fut choisie pour motif par l’artiste mais il est vraisemblable que ce soit la portion du rempart construite en face de l’Isle. La porte représentée doit être ce qui restait alors, soit de la porte Cavernière, ouvrant sur la rue Saint-Thomas (aujourd’hui rue Clément-Thomas) soit de la porte Salinière, ouvrant sur la rue Sainte-Catherine (aujourd’hui rue Waldeck-Rousseau) monuments qui nous sont connus par les textes mais pas par des représentations figurées. Nous formulons cette hypothèse car les mâchicoulis qui figurent sur le côté gauche de la porte représentée sont presque identiques à ceux ornant le haut du mur se trouvant encore de nos jours du côté gauche de la tour Richard, alors que les murs bordant l’actuel cours Tourny sont ornés en leur partie supérieure de simples corbeaux. Par contre, en ce qui concerne l’auvent adossé à la muraille et soutenu par une colonne au chapiteau d’ordre corinthien, nous devons avouer notre ignorance totale. Sans doute avait-il été construit à l’usage de celui qui avait fait ouvrir dans la muraille la baie rectangulaire clôturée par trois planches qu’on peut voir à côté de la porte. Dès le début du XIX e siècle, les propriétaires libournais avaient pris l’habitude de percer ainsi l’ancien rempart dans un but utilitaire. On peut voir encore actuellement l’exemple de cette pratique sur la portion des remparts bordant la rue des Docteurs-Moyzès.
Ce dessin n’est ni signé ni daté mais il faisait partie d’un ensemble d’œuvres de Gabriel-Hippolyte Lebas (né à Paris en 1812, mort en 1880), fils de l’architecte du même nom et élève de Granet, ce qui du reste transparaît dans la facture de son œuvre libournaise, la porte du monument ouvrant sur un espace clair ou se trouvent trois petits personnages, composition qui avait fait le succès de ce maître.
Notre dessin doit se situer au début de la carrière de Lebas, soit vers 1840-1845, lors d’un voyage qu’il effectua dans le sud-ouest de la France car il y avait dans cet ensemble, des paysages situés à Bordeaux, à Toulouse et à Brive. Il est normal que dans ces villes, l’artiste ait eu envie de dessiner les monuments les plus typiques, mais il est curieux qu’il se soit arrêté à Libourne, petite ville qui n’offrait pas vraiment de curiosités à l’œil averti de l’archéologue (la porte du Grand-Port qui fait l’orgueil de Libourne était encore enclavée dans d’affreuses maisons). Il y avait peut-être une raison à la venue de Lebas à Libourne : la présence du peintre romantique Théophile Lacaze. Par un article du Courrier de Bordeaux paru le 29 août 1839, nous savons que nombreux étaient ceux qui se posaient des questions sur ce grand bourgeois libournais qui exposait régulièrement au Salon mais vivait à Libourne, entouré de sa famille, fuyant la presse et se défiant des inconnus. Au cours de son voyage, Lebas n’aurait-il pas fait un détour par Libourne pour rencontrer l’artiste libournais ? Ce n’est pas invraisemblable car nous savons que malgré sa solitude relative, Lacaze entretenait de bons rapports avec certains artistes parisiens. Le catalogue du Salon de 1840 nous apprend qu’il se faisait domicilier et partageait l’atelier du peintre Jean-Guillaume Naigeon (1797-1867) qui devint conservateur du musée du Luxembourg.
Quoi qu’il en soit, notre petit lavis présente un réel intérêt iconographique et historique. C’est à ce titre que je vous le présente ici.
Jean-François Fournier
Société archéologique de Bordeaux
Légende des illustrations :
    • G.-H. Lebas. Une partie du rempart de Libourne (vers 1840).
    • Mâchicoulis se trouvant à la gauche de la tour Richard.

 

Une Ile « Girondine » en Terres Australes : l’île Depuch

L’année 1800, Bonaparte premier consul accepta la proposition de l’Institut national d’organiser une expédition géographique et scientifique pour explorer les terres australes.
L’expédition préparée par les membres de l’Institut de France (Lacépède, Jussieu, Bougainville) fut confiée au Rochelais Nicolas Baudin. La mission comprenait plus de 250 personnes réparties sur deux vaisseaux, le Géographe et le Naturaliste. À bord, plus de vingt savants de différentes disciplines : astronomes (Pierre François Bernier et Frédéric de Bissy), géographes (Charles Pierre Boulanger, Faure), botanistes (l’agenais Bory de Saint-Vincent, Leschenault de la Tour et Anselme Riedlay, Jacques Deslisses, André Michaux), zoologistes (René Maugé, Levillain, François Peron, Désiré Dumont), jardiniers (Antoine Sautier, Antoine Guichenault) peintres et dessinateurs (Charles Alexandre Lesueur, Nicolas-Martin Petit, Jacques Milbert, Michel Garnier, Lois Lebrun) et deux minéralogistes : Charles Bailly et le girondin Louis Depuch.
Le 19 octobre 1800, les bateaux quittèrent le Havre et furent de retour en avril 1804. Si les résultats scientifiques furent importants et riches d’enseignements, par contre il fallut déplorer de nombreux décès et en particulier en 1803 ceux de Nicolas Baudin et Louis Depuch (mort de dysenterie à l’île Maurice).
Auparavant, l’expédition avait atteint le 25 avril 1801 la partie sud-ouest de l’Australie, but principal de la mission, et avait entrepris d’explorer les côtes en remontant vers le Nord. Au cours de ce périple, Nicolas Baudin (comme bien d’autres explorateurs avant lui) baptisa divers endroits du nom de ses savants et capitaines, et entre autre, donna le nom de Depuch à une île se trouvant au nord-ouest de l’Australie et à l’est de l’archipel Dampier (20° 37' S ; 117° 44' E).
Qui était notre minéralogiste ?
Louis Depuch était né le 8 octobre 1774 à Caumont (Gironde), il était le fils de :
    • Alexandre Jean Depuch de Monbreton né en 1741, capitaine de dragons, seigneur du Puch de Gensac, de La Tour de Monbreton, de La Mothe de Cambes et autres lieux, fils de Henri Jacques Depuch de Monbreton et de Henriette Judith Depuch.
[Meller : Depuch de Monbreton très ancienne famille de l’Entre-deux-Mers, filiation XII e siècle]
    • et de Françoise Claire de Malet de Puivalier, fille de Louis de Malet, seigneur de Puivalier et Roquefort et de Marguerite de Maupas.
[Meller : de Mallet, ancien famille de Normandie, passée en Limousin, Périgord et Bordelais au XV e siècle, filiation 1066.]
En 1792, on retrouve Louis Depuch de Monbreton à Paris. Un de ses frères, Charles Alexandre, ayant immigré, son père Alexandre Jean fut arrêté en 1794 puis incarcéré à Fontainebleau et ses biens girondins, en particulier à Gensac, furent saisis et vendus.
Louis Depuch (la période révolutionnaire ne voulait plus de particules ni de noms composés !), fit partie des premières promotions de la prestigieuse École des Mines de Paris créée en 1794, qui forma la plupart des minéralogistes de cette époque, ce qui justifia son incorporation dans l’expédition vers les terres australes.
Les côtes australiennes attirent de plus en plus de touristes et peut-être qu’alors, les généalogistes abordant cette île auront une pensée pour la vie éphémère de ce savant girondin.
Jean-Claude Laumet
[Extrait du bulletin du CGSO : Généalogies du Sud-Ouest n°48 (1 er semestre 2004).]


Illustrations
    • Le Géographe et Le Naturaliste
    • L’île Depuch et l’île Sable, par F.-M. Ronsard, membre de l’expédition Baudin, juillet 1801 (ou au choix : carte de situation de l’île Depuch)
. Les carnets de notes de Léo Drouyn conservés aux Archives municipales de Bordeaux, notamment XXVII à XXXII, et XXXV à XXXVI contiennent de nombreux éléments généalogiques sur les Puch de Montbreton et autres branches. Les Puch de Montbreton furent un temps protestants.